Artkaos, interview, 2006

Nath-Sakura a été interviewée par le site Artkaos en 2006.

Bonjour Nath, parles nous un peu de toi. Aides-nous à mieux te connaitre.

Ta première question exige une réponse terriblement complexe. Complexe parce que pour y répondre, il faudrait que je me connaisse moi-même, ce qui est loin d’être le cas. Et ensuite parce que c’est une gageure extrême de tenter de décrire qui l’on est, sans sombrer dans la fausse modestie, le non-dit ou la vanité.

Le plus important je pense, pour « me connaître » et pour comprendre ma démarche photographique, réside dans le fait que je suis une « fille de contrebande », un terme que j’emploie pour ne choquer personne, pour voiler de pudeur le fait que je n’en ai pas toujours été une, physiquement j’entends. Eh oui ! Je suis ce que les personnes mal informées appellent une « transsexuelle ». Pour ceux qui me lisent, je vous en supplie, oubliez vos idées préconçues et cherchez au fond de vous-même ce petit espace préservé où réside votre personnalité. Votre véritable personnalité, qui n’est brouillée ni par les conventions, ni par la pression sociale, ni par vos peurs. C’est à cet être là que j’ai voulu, il y a longtemps, rendre sa liberté, et que la médecine moderne et les merveilles de la chirurgie m’ont permis, petit à petit, d’exhumer.
Mais je sais que les gens qui viennent sur Artkaos peuvent comprendre.

Aujourd’hui, peu de personnes savent qui j’étais autrefois, mais comme cette métamorphose et cette histoire font partie intégrante de mon petit travail photographique, il me paraît juste et honnête d’en parler ici. Je me suis battue pour devenir celle que je suis. J’en tire même une certaine fierté. C’est ce qui m’a permis de connaître « les deux côtés de la barrière », les deux mondes et d’essayer, pour conjurer ma peur, d’en être une observatrice émerveillée. C’est la raison pour laquelle, sans doute, mes images sont pleine d’ombres, de noirceurs et d’ambiguité. C’était aussi une façon, au fur et à mesure de ma renaissance, qui est loin d’être terminée, de constater objectivement « où j’en étais ». Raison pour laquelle, chacun des tirages de mes photos est accompagné d’un chiffre : mon niveau hormonal au moment de la prise de vue. C’est assez surprenant de voir comment la chimie peut changer le regard, l’âme, le désir, la lumière.
C’est ma démarche, personnelle et « artistique ». Essayer de parler de passages, de redécouverte de soi-même, de renaissance, de rejet, de contradiction et évidemment, derrière tout cela, d’amour.

Pour le reste, j’ai 32 ans, je m’appelle Nathalia Balsan du Verneuil, je vis près d’Agde, dans l’Hérault où j’ai posé mes valises il y a de cela deux ans maintenant. J’ai une petite fille, Victoria, qui a sept mois, qui a été portée par ma compagne, Laïka. Je suis reporter photo pour le compte d’un quotidien régional du Midi où je m’ennuie à mourir. Emploi que j’ai décroché après une thèse en philosophie politique… sur Karl Marx et deux ans passés à la Maison de la radio, à Paris, comme reporter à Culture.

Mon nom d’artiste est Nath-Sakura. Sakura parce que c’est le nom que les Japonais donnent à la fleur de cerisier et à la fête du Printemps. Celle-ci symbolise à la fois la beauté, l’éphémère (elle reste sur l’arbre peu de temps), la force (elle fleurit malgré le froid) et la fragilité (elle se fane vite). C’est incidemment le symbole des Samouraï.

Ah, j’oubliais, je suis extrêmement bavarde

Comment en es-tu arrivée à a photographie?

Sans doute parce que je ne sais pas peindre. Et que j’ai toujours eu besoin, pour ne pas sombrer, d’exprimer dans l’image ma souffrance et mes rêves. C’est une façon commode de crier en silence.

En tenant compte de ton expérience, quel est ton regard photographique actuel par rapport à tes débuts?

En réalité, j’en suis à mes débuts. Chaque photo est une inquiétude, une angoisse intense, un mystère profond. J’ignore toujours si ce que je fais constitue autre chose qu’une activité un peu narcissique pour me décharger du poids d’interrogation insupportable que je traîne avec moi. J’ai par ailleurs une réelle difficulté à regarder mes propres images. Elles me plaisent beaucoup lorsque je les réalise et que je travaille dessus, mais dès que quelqu’un d’autre que moi les voient, je les trouve terriblement ratées, sans valeur, insignifiantes. A vrai dire, où que ce soit, ici ou dans une exposition, quand on me fait un compliment, j’ai toujours l’impression que c’est un pieux mensonge pour me faire plaisir. Avec le besoin irrepressible, évidemment, qu’on me dise que c’est bien. Comme nous tous je suppose.

Si je ne me trompe, tu travailles principalement en argentique, avec tous les avantages que le numérique nous offre à l’heure actuelle, peux-tu nous expliquer cette démarche, la raison de ton choix ?

En fait, j’utilise aussi un boitier numérique, mais c’est plus une béquille pour m’éviter de gâcher de la pellicule et avoir une idée de la lumière qu’autre chose. Pour le reste, j’utilise un boitier traditionnel pour une raison toute simple : j’aime le travail de développement, j’aime la magie de l’image qui apparaît graduellement, j’aime ce moment où tous les possibles se croisent, où l’obscurité devient lumière. J’aime expérimnter des ptites recettes chimiques et obtenir des résultats étranges. J’aime gratter et tamponner les négatifs derrière ma loupe, j’aime la sérénité de ces moments de concentration extrême et de doux isolement.

Mais il ne faut pas croire que je sois une intégriste de la photo classique, et j’en passe régulièrement par photoshop pour corriger ce que je suis incapable de faire manuellement ou pour gommer les défauts que j’ai laissé passer sur l’original. Mais dans ce domaine, il faut reconnaître que je ne suis pas très douée.

Il y a aussi une raison plus philosophique. A mes yeux, une oeuvre, bonne ou mauvaise, n’existe que parce qu’elle est originale, unique, et qu’on ne peut en faire que des copies. Pour moi, cet objet unique c’est le négatif. Tandis qu’en numérique, qui peut dire où est l’original ? Sauf à stocker des cartes mémoires par milliers sans jamais réécrire par-dessus. Ce qui serait beaucoup plus onéreux que les pellicules.
Cette conception de la photo passe aussi par le besoin physique que j’ai de faire des tirages papier. Sur un écran je n’éprouve rien, juste de la froide logique technique, mais rien en terme d’émotion, de sensation. Rien de cette sensualité que je ressens dans le contact et le regard d’une photographie sur papier.

As-tu des rêves photographiques non réalisés. Quels sont-ils ?

Je n’ai que cela, car rien de ce que j’ai fait jusqu’à présent ne me satisfait vraiment. Je rêve de lieux extraordinaires, d’ambiances démoniaques et de lumières fragiles, je rêve de trouver sans cesse ces moments de jubilations extatiques que je peux ressentir parfois, au cours de certaines séances. Je rêve de pouvoir partager mes rêves curieux de douces violences, de passages fatals, parler de ce lieu de l’esprit où hommes et femmes sont semblables, d’incommunicabilité entre nous, de tordre les mythes et de leur faire cracher ce qu’ils dissimulent, de savoir parler de la vie comme je rêve de la mort. Je rêve de pouvoir être libérée et de savoir faire des photographies complétement frivoles, juste pour l’éblouissement de l’oubli des sens qui donne le repos. Je rêve de tout ce que je ne peux atteindre et dont la quête, pourtant, me fait chaque jour avancer, et me perdre, dans la jungle du désir.
Ne m’en veux pas Kadomi pour ces phrases, je suis une incorrigible romantique.

Si la photographie n’existait pas quelle serait ta passion ?

Je serais sans doute morte Mais, en imaginant que j’ai surmonté cela, je pense que je consacrerais plus de temps à l’écriture que je ne le fais aujourd’hui. En fait, je suis aussi « négresse ». C’est-à-dire que j’écris des ptites choses que d’autres signent. Oh, rien d’extraordinaire, juste de quoi payer mes factures lorsque mon banquier se fait trop pressent. J’en suis arrivé là parce que je suis, de façon morbide sans doute, incapable d’écrire pour moi-même. Les mots viennent en revanche aisément lorsqu’ils sont jetés sur le papier pour le compte de quelqu’un d’autre. Si l’on mesure à l’aune des dizaines de romans inachevés qui croupissent dans la mémoire de mon ordinateur, j’ai peur que cette situation ne perdure…

Quels conseils donnerais-tu à un photographe débutant ?

De ne pas écouter les conseils d’une débutante comme moi Et, si jamais il n’obtempère pas, de trouver sa voie, de ne pas écouter les sirènes des « photographes » incapables de comprendre qu’une surexposition peut aboutir au Che de Korda, qu’un non-respect de la règle des tiers peut aboutir à la Promenade au bois de Boulogne de Lartigues et que les ombres éparses, qu’on trouverait « mal gérées », peuvent aboutir au sublime portrait de Marilyn Monroe par Milton Greene.

Bref, de découvrir que c’est grâce à leurs défauts que nous aimons les gens, que c’est la transgression des règles qui nous fait libre, que c’est l’apanage de l’art que d’être mouvant et surprenant. Réussir à montrer qu’une image qui se donne immédiatement, c’est comme une « fille qui couche dès le premier soir », un fantôme. Qu’une image se courtise, se découvre, se donne graduellement, se livre peu à peu, s’apprivoise. Et dit parfois « non ». Qu’il faut du temps, de la patience, de l’envie pour aboutir au plaisir fabuleux d’une image profonde que l’on peut aimer toujours.

Quels sont tes lieux et sujets de prédilection ?

Les lieux sont très secondaires, de même que les situations ou les vêtements (étrange pour une photographe fétichiste non ?), seul le regard, ou plus exactement l’énergie que m’offre un modèle m’intéresse. C’est sans doute la raison pour laquelle je me laisse « happer » par les regards et que beaucoup de mes photos sont, sur leurs marges, bien médiocres. Je suis incapable de regarder une image en détail, c’est la globalité qui me parle, et les symboles que j’essaie d’y mettre. Je suis satisfaite, provisoirement, quand mon image me raconte une histoire.
Pour ce qui concerne les sujets, je ne suis guère originale : la vie, l’amour, la mort, la dualité, la contradiction et les passages. Mais tout cela est un peu la même chose, non ?

Quel est ton photographe préféré ? As-tu une reference photographique ? et celui que tu detestes et pourquoi?

Hi hi Kadomi, il va falloir que vous demandiez un supplément de mémoire à l’hébergeur d’Artkaos parce que la liste est très longue. Mais bon, très vite et en oubliant beaucoup de monde, j’aime : Bettina Rheims, Roy de Carava, Helmut Newton, Richard Kern, Emmet Gowin, David Czernich, Eric Martin, Eric Bonzi, Virginie Notté, Berenice Abbott, Jacques-Henri Lartigues, Robert Mapplethorpe, Yousouff Karsh, Pierre & Gilles, Zaza, Manuel Urquizar et un milliard d’autre. En fait, j’aime comme une môme tous ceux qui m’ont donné du plaisir. Mais, si tu le permets, si ta question porte sur ceux qui m’ont inspiré, j’aimerais rajouter quelques peintres sans qui je n’aurais sans doute jamais envisagé la photo : Ingres, Le Caravage, Le Parmesan, Raphaël, Georges de la Tour, les primitifs flamands comme Albrecht Bouts et une foule d’autre.
Mais bon, sans que je cherche vraiment, j’ai échoué naturellement sur un ptit bout de monde, une ptite technique, un ptit coin à moi. Mes photos bizarres avec toujours trop d’ombres.
Quant aux photographes que je n’aime pas… Seuls ceux qui veulent m’enfermer dans une boite me déplaisent.

Quel est le lieu où tu aimes te retrouver seule pour méditer ?
Pour méditer… J’aime la solitude rapace des villes de province où il est possible de trouver la paix au cœur du tumulte. J’aime les endroits contrastés, orageux, humains. J’aime les bords de la Méditerranée, pendant les tempêtes hivernales, lorsque l’humidité brûle les yeux et oblige à les fermer. J’aime le silence ouaté de mon labo photo (enfin, mon cagibi photo) où je peux régner sur un univers sans contradiction, sans états d’âmes. J’aime les minutes qui séparent l’endormissement et où les images viennent, sans qu’il y ai besoin de les solliciter, les idées s’organisent, les galaxies fusionnent pour donner naissance à de nouvelles étoiles. Mais ces moments sont rares. A vrai dire, j’ai l’impression de n’avoir dans ma vie, que de brefs moments de lucidité photographiques entrecoupés de très longues phases d’obscurité où mon esprit est vide.

Qu’emménerais-tu sur une ile déserte ?

Des boites de Progynova, la drogue qui me permet de rester celle que je suis. Et s’il reste de la place sur le radeau, un revolver pour mettre fin à mon isolement, lorsque le manque d’humain autour de moi commencera à se faire sentir.

Quelle est ta définition de la féminité ?

Un voyage sans fin dans l’obscurité pour me trouver moi-même.

Qui te connait le mieux ?

Une jeune femme avec qui j’ai passé quinze ans de ma vie, Zoé, grâce à qui je suis restée en vie.

Quelles sont tes principales qualites..et defauts ?

Ma principale qualité : je suis une incorrigible rêveuse.
Mon principal défaut : je suis une incorrigible rêveuse.

Un coup de coeur ou coup de gueule à formuler ?

Juste un souhait. Rencontrer les gens que j’aime et que je ne connais que par le biais du Net.

Que représente pour toi Artkaos ?

Le premier forum sur les dizaines que j’ai fréquenté au cours des années écoulées où je me sente un peu chez moi. Pas une étrangère qui cherche à faire entendre sa petite voix dans le brouhaha des certitudes.

Ton mot de la fin ?

Per aspera ad astra. Vers les étoiles malgré les difficultés.

En te remerciant et te souhaitant un long parcours photographique

Je te souhaite la même chose, le bonheur en plus

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