Le « son-corps » par Jean-Paul Gavard-Perret

Docteur en littérature, J.P. Gavard-Perret enseigne la communication à l’Université de Savoie à Chambéry. Il est membre du Centre de Recherche Imaginaire et Création. Il est spécialiste de l’Image au XXe siècle et de l’œuvre de Samuel Beckett. Il collabore à de nombreuses revues dont Passage d’encres, Les Temps Modernes, Esprit, Verso Art et Lettres, Champs visuals et Communication et Langage. Il a publié une quinzaine de livres, de textes brefs ou d’essais. Il a écrit un long texte sur Nath-Sakura.

Nath-Sakura a réalisé une performance existentielle dont son œuvre est le prolongement. Elle a placé son corps loin de la représentation (fonction de distraction, de mercantilisme) en le rapprochant au plus près de la re-présentation (fonction de « détournement »).

 

Son corps physique, émotif et spirituel, elle l’a investi pour devenir sujet au-delà du sujet. Elle parcourt ainsi en tant que pèlerin responsable l’étrangeté de la condition humaine entre le poids irréductible de l’altérité, et la recherche de ce qui est en processus de transformation.

 

Steiner souligne que : « Les arts sont enracinés dans la substance, dans notre corps humain (…) Lorsque le corps s’investit dans l’entreprise de l’esthétique, il est alors soumis à l’action qui consiste à animer et à éclairer la continuité entre temporalité et éternité, entre matière et esprit, entre l’homme et l’Autre ». Elle soutien par sa vie et son œuvre cette affirmation.

 

Elle a le mérite de se situer en totale opposition avec le « poussière, tu retourneras à la Terre ». Même si le corps est animal, poussière, terre, il est matière en formation, en gestation. Elle le sait plus qu’une autre, elle qui s’affiche nue dans sa plus grande vulnérabilité. Non submergée toutefois par la glaise mais par la métamorphose. Je dirais même une dissociation de l’esprit pour ne faire place qu’au corps.

 

On peut comprendre alors ce que signifie la notion « de corps au-delà des corps » élaborée par Didi-Huberman dans sa théorie sur la dissemblance de la figuration. Mais en remontant plus loin, l’Épître de Paul aux Corinthiens est un texte crucial pour saisir toute l’idée de son corps premier et second, second et premier, terrestre et céleste. « Toute chair n’est pas la même chair; mais autre est la chair des hommes. (…) Autre est l’éclat du soleil, autre l’éclat de la lune, et autre l’éclat des étoiles; même l’étoile diffère en éclat d’une autre étoile. Ainsi en est-il de la résurrection des morts. Le corps est semé corruptible; il ressuscite incorruptible; il est semé méprisable, il ressuscite glorieux ». Et plus loin encore : « il est semé corps animal il ressuscite corps spirituel ». Le corps de Nath-Sakura porte et supporte le mystère. Son art met en lumière par sa pratique ses pressentiments. Ce n’est pas une forme de schizophrénie, c’est un rêve bien éveillé.

 

L’expérience de la traversée des sexes est une manière spirituelle d’appréhender le monde. L’intuition vive d’une sorte de présence mystérieuse, de quelque chose ou éventuellement de quelqu’un au-delà des limites habituelles de l’expérience humaine. Elle dispose ainsi d’au moins deux modes de pensée. La pensée réaliste pour qui une « table est une table« . À l’opposé Nath-Sakura est habitée par une pensée à caractère symbolique . Qui permet la création. C’est évidemment sur ce mode de pensée que repose la possibilité même de son langage artistique qui poussée à cette limite, permet de rendre compte de son expérience d’un tout Autre qui échappe à tout langage conventionnel.

 

Peut-on aller jusqu’à affirmer que l’identité de Nath-Sakura ne trouve son véritable sens que dans une expression créatrice ? Non. Ce serait exagérer. Sa création, c’est celle qu’elle est devenue, son passage du chaos au cosmos, du monde informe à la forme, de la naissance avortée à la Co-naissance, mieux : à Re-naissance.

 

Son corps appelait le scandale radieux de la transsexualité. Ce passage constitue le moyen privilégié d’une mise au mystère des corps. Il est avant tout lié à une idée d’altérité contre la dissemblance qu’elle éprouve en tant que mal premier, ce mal(e) qui aurait consisté à s’enfoncer dans la matière et à s’en rassasier. Plotin disait : « la dissemblance à soi-même deviendra la dissemblance à Dieu »… La recherche de son absolu échappe à la raison « instrumentale ». C’est peut-être pourquoi le succès artistique lui importe peu.

 

Elle n’oublie pas pourtant qu’il existe dans son travail photographique non la tentative d’entretenir un rapport de traduction et de répétition de l’exégèse corporelle mais une production (et non reproduction) toujours renouvelée, diversifiante (« bouleversifiante » disait un comique…), des mille et un réseaux du mystère de l’Incarnation féminine qui a donné forme et originalité au monde des images « afin de rappeler l’homme aux choses spirituelles par le mystère de son corps » (Saint Thomas d’Aquin).

 

Par son franchissement elle peut, plus qu’une autre, distinguer ce qui est féminité et ce qui est Femme.

 

 

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